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«Nous sommes les idiots utiles de l’intelligence artificielle»

Remplacement des radiologues par des robots, disparition de tous les postes qui ne sont pas complémentaires à l’intelligence artificielle, mort de l’humanité non augmentée. Alors que les grands-messes technologiques ont tendance à glorifier les nouveautés, le Crea Digital Day qui s’est tenu à mi-janvier à Genève (voir également nos deux précédentes éditions) a aussi donné la parole à un orateur qui s’interroge sur l’avenir de l’humanité face à l’intelligence artificielle et qui prédit des crises politiques majeures. Le Dr Laurent Alexandre, médecin, chirurgien, mais aussi diplômé de HEC, de Science Po et de l’ENA, président d’une société de séquençage d’ADN, écrivain et cofondateur du site Doctissimo.fr, est tout sauf un allergique aux nouvelles technologies. Il est même proche du mouvement transhumaniste (prônant l’usage des sciences et des technologies afin d’améliorer l’être humain). Son message? Prenez conscience de ce qui est en train de se passer, sans quoi l’avenir sera des plus sombres. Selon lui, en Europe, ni les politiciens ni la société civile ne mesurent l’impact du bouleversement qui a été initié par l’intelligence artificielle. Avec les conséquences politiques que cette ignorance aura: «L’ère des populismes ne fait que commencer, notamment en Europe, où nous n’avons pas ou peu compris l’évolution des nouvelles technologies».

La puissance chinoise

L’Europe, est en train d’être prise en sandwich. D’un côté, les Etats-Unis, où les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) construisent leurs plateformes hyperpuissantes qui investissent tous les domaines, ou presque, et qui sont à la pointe au niveau de l’intelligence artificielle. De l’autre, l’Asie – et la Chine en particulier – qui ont construit l’équivalent des GAFA. L’ordinateur le plus puissant, aujourd’hui, est chinois (de même que ses microprocesseurs); il a une capacité de nonante-deux petaflops, soit cinq fois plus que le premier superordinateur américain. Dans ces conditions, Laurent Alexandre exhorte l’Europe à se repenser pour éviter de devenir «une colonie numérique des GAFA» ou de leurs concurrents chinois. «Nous devons élire des hommes et des femmes qui comprennent les défis numérique et technologiques. Nous devons organiser la société pour qu’elle puisse supporter ce tsunami dont on n’a pas encore bien mesuré l’ampleur.» Il y a urgence! Cette prise de conscience doit aboutir à une «profonde réflexion sur l’école, sur la formation continue, sur l’économie et sur le marché du travail», sans quoi une majorité de la population se retrouvera sans travail. «Les postes de demain ne devront pas être substituables à l’intelligence artificielle, mais complémentaires, sans quoi ils n’existeront plus. L’immense majorité des métiers seront détruits par l’intelligence artificielle; il faut en inventer d’autres.» Car si, hier, l’intelligence était chère, car rare (il fallait des décennies pour former des cerveaux), demain, elle sera abondante et quasiment gratuite. «Il s’agit là d’une véritable rupture.» Ce sont les grandes plateformes qui sont à la pointe dans ce domaine, grâce aux milliards de données que nous échangeons sur les réseaux sociaux. Ce qui fait dire à Laurent Alexandre que «nous sommes les idiots utiles de l’intelligence artificielle. Nous travaillons bénévolement pour l’éduquer». En effet, contrairement au cerveau humain qui comprend rapidement, l’intelligence artificielle a besoin de millions d’exemples avant d’intégrer une information. Mais une fois qu’elle «sait», elle peut traiter un volume de données impossible à gérer par un être humain, même doté d’un cerveau extraordinaire.

L’humanité augmentée

L’autre grande tendance qui va bouleverser l’organisation économique mondiale (et plus encore: notre propre identité biologique) découle des nanotechnologies, des biotechnologies et des neurosciences. «La société de demain va être formatée par les neurotechnologies», prédit Laurent Alexandre. Autrement dit, les chromosomes et les neurones seront modifiés. Circuits intégrés dans le cerveau pour améliorer les performances intellectuelles, sélection génétique des meilleurs embryons. Bienvenue à l’homme augmenté! Les grandes plateformes précédemment citées sont également présentes dans cette dimension transhumaniste: Facebook dit avoir un plan pour éradiquer toutes les maladies, Microsoft veut terrasser le cancer, toutes veulent tuer les limites, énumère Laurent Alexandre. «Le neurobusiness va se développer: on va lire le cerveau, l’aider, le renforcer, le réparer, en fabriquer et même le transférer.» Selon lui, l’avenir appartient à l’humanité augmentée. Quant à l’être humain normal, il prédit sa disparition, en raison de son espérance de vie limitée et de la concurrence tant avec les humains augmentés qu’avec l’intelligence artificielle.

Aline Yazgi

Paru dans Entreprise romande le 17 février 2017