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Navettes autonomes: la Suisse en pointe

Alors que les Etats-Unis mènent la danse en matière de voitures autonomes, en matière de navettes autonomes, l’Europe n’a pas à rougir, a montré le colloque d’Ouest rail, qui s’est tenu le 17 novembre à Yverdon-les-Bains. Les deux premières start-up à avoir proposé de tels véhicules sont françaises et la Suisse est très en avance en matière d’essais. «En Italie et en Espagne, il n’y en a pas, en Allemagne, la première autorisation a été donnée il y a trois semaines à peine et en France, les essais n’ont pas lieu sur les routes», affirme Philippe Cina, responsable du projet de navettes autonomes de CarPostal à Nyon. «Les personnes qui sont venues visiter notre projet disent qu’il n’existe rien de comparable au monde, au niveau de la complexité». Cette avance s’explique notamment par l’attitude de l’administration, ouverte à ces expériences. Le projet de Sion a été riche d’enseignements. Dans certaines circonstances, la conduite autonome est parfaitement au point. Ainsi, la navette, qui mesure 2,1 mètres de largeur, est passée plus  sept cents fois dans une ruelle de 2,4 mètres de largeur, sans toucher les murs une seule fois. «Des conducteurs y seraient-ils parvenus?» se demande Philippe Cina.

En revanche, la navette ne sait pas encore contourner un véhicule mal garé. Elle est souvent moins rapide aux carrefours, n’étant pas capable de s’entendre avec un autre conducteur d’un signe de tête.  Elle est inopérante en cas de neige, car celle-ci modifie la forme de l’environnement le long du trajet, ce qui fait perdre ses repères au véhicule.

Les enquêtes d’opinion ont montré que le niveau de confiance en la navette était élevé, et encore plus chez ceux qui ont eu l’occasion de l’essayer. A tel point que sa vitesse a diminué dans les zones piétonnes. «Au début, les gens se disaient: voilà la navette, il faut s’écarter», raconte Philippe Cina. «Puis, avec l’habitude, ils ont vu qu’elle ne présentait pas de danger.»

Ce n’est pas le seul essai en Suisse romande. Les Transports publics fribourgeois en ont lancé un en octobre à Marly, entre un arrêt de bus et le Marly Innovation Center, soit un trajet d’un peu plus d’un kilomètre. MBC, les transports publics de la région Morges-Bière-Cossonay, vont en lancer prochainement un à Cossonay.

Complément

On considère généralement que ces navettes devront compléter les transports publics en assurant le transport du dernier kilomètre ou en véhiculant les personnes à des heures ou dans des endroits qu’ils ne couvrent pas. François Gatabin, directeur de MBC, rêve d’un système totalement intégré. «Vous indiquerez à l’application que vous voulez être à Bâle à 14:15, par exemple, et elle calculera toutes les correspondances et vous informera qu’une navette viendra vous chercher devant chez vous à 11:05.» Pendant le trajet, l’application pourrait proposer des offres commerciales, sur lesquelles les compagnies de transports publics toucheraient une commission. «Cela pourrait constituer une nouvelle source de financement pour les transports publics», espère François Gatabin.

Les promoteurs de cette mobilité intégrée assurent qu’elle pourrait diminuer sensiblement le trafic, en réduisant l’incitation à utiliser une voiture individuelle. Les usagers seront-il d’accord de jouer ce jeu? «La voiture individuelle est aussi associée à l’idée de liberté et d’indépendance», remarque Emmanuel Ravalet, collaborateur scientifique à l’EPFL. «Elle donne à beaucoup de gens une bulle d’intimité.» Autrement dit, ils ne seront pas forcément partants pour l’abandonner. Malgré tous les discours sur la désaffection des jeunes pour les voitures, elles n’ont d’ailleurs jamais été aussi nombreuses en Suisse.

«Les comportements évoluent en fonction de l’offre», remarque le chercheur. Lorsqu’on améliore les performances des moyens de transports, beaucoup de gens ne diminuent pas leurs temps de parcours, mais allongent les distances qu’ils effectuent – en allant par exemple habiter de plus en plus loin des villes ou de leur travail.

Bref, en matière de mobilité, on peut faire des plans, mais c’est toujours l’usager qui a le dernier mot.

Pierre Cormon

Paru dans Entreprise romande du 8 décembre 2017