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«Les sommes investies dans l’IA amplifient les disparités»

Olga Russakovsky est professeure au Département d’informatique de l’Université de Princeton. Ses recherches portent sur la vision par ordinateur, étroitement intégrée à l’apprentissage automatique et à l’interaction homme-machine. Elle a cofondé la fondation AI4ALL dédiée à accroître la diversité et l’inclusion dans l’intelligence artificielle.

Comment voyez-vous le futur de l’intelligence artificielle (IA)?

Il est difficile d’estimer quel sera exactement l’impact de l’IA dans le monde. Une chose est certaine: toutes les applications et technologies seront touchées, dans une certaine mesure, par l’IA. Les voitures autonomes sont aujourd’hui dans tous les esprits. Mais l’IA va aussi changer le système de la santé dans son ensemble: la façon dont les médicaments seront développés, la manière de gérer les hôpitaux, ou de prendre soin des personnes âgées. L’éducation sera également transformée, le traitement d’énormes quantités de données va permettre d’améliorer les systèmes d’apprentissage, dans et en dehors des murs des écoles. Ce ne sont que quelques exemples parmi les milliers qui existent.

L’IA effraie beaucoup de gens. D’où vient cette peur?

Je pense que c’est l’inconnue qui fait peur. Il s’agit d’une technologie qui se développe tellement vite qu’il est vraiment difficile de prédire son impact. Cela provoque de grands questionnements et la crainte de perdre le contrôle dessus, que cela devienne trop révolutionnaire.

Plus que pour d’autres technologies?

Oui, c’est ce que je crois. L’IA évolue à vitesse grand-V et affecte, ou affectera bientôt, tous les aspects de nos vies. Il y a aussi beaucoup de science-fiction autour de l’IA, à l’instar des films sur les robots tueurs. Ce genre de choses entre en conflit avec la technologie que nous sommes réellement en train de construire.

Avec un tel niveau d’incertitude, avons-nous raison de craindre l’IA?

Je pense que ce dont nous devrions avoir peur, c’est de ne pas inclure tout le monde dans l’IA et son développement. Nous devrions craindre de construire une technologie qui amplifie les disparités dans le monde. Une technologie qui rend les plus privilégiés, encore plus privilégiés.

Un tel scénario est-il en train de se réaliser?

Oui, absolument. Prenons l’exemple des développeurs d’IA et leurs salaires. Les sommes qui sont actuellement investies dans ce domaine sont faramineuses et cela amplifie les disparités et inégalités économiques. La technologie des voitures autonomes est un autre exemple significatif. C’est une technologie qui va amener un grand nombre de bénéfices (réduction d’accidents ou encore meilleure accessibilité) et changer le monde pour le mieux. Mais si nous y réfléchissons de plus près, la raison pour laquelle de tels efforts sont entrepris pour la développer, c’est avant tout parce que la plupart des développeurs d’IA qui travaillent dans la baie de San Francisco se rendent tous les jours à leur travail en voiture et souffrent des embouteillages. C’est donc un problème qui les touche directement.

Comment inclure davantage de groupes sous-représentés?

Il y a une diversité d’approches à adopter pour améliorer la situation. L’éducation est une réponse, avec des initiatives à l’instar de AI4ALL. Il faut également changer la narration courante qui veut que les développeurs d’IA soient constamment dépeints comme des génies. Contrairement à la croyance commune, il n’y a pas besoin d’être un génie pour créer des modèles d’apprentissage profond. Si le regard des gens change sur la discipline, alors un public plus général et diversifié osera l’aborder. Finalement, il est essentiel de se concentrer sur le bien que l’IA peut amener à tout un chacun. Quelle que soit votre passion, que ce soit réduire la faim dans le monde, améliorer l’accès aux soins dans les pays en voie de développement ou encore améliorer l’éducation, il est possible d’avoir un impact positif dessus grâce à l’IA et ses promesses.

Leila Ueberschlag

Paru dans l’AGEFI du 30 janvier 2018