Lorsque le rédacteur de votre bimensuel préféré m’a demandé une nouvelle chronique sur l’innovation en évoquant pêle-mêle le bitcoin, l’intelligence artificielle, la protection des données, les GAFAs et la Chine, j’ai été saisi sinon d’un léger vertige, en tout cas d’une certaine lassitude. Il a suffi que j’ajoute à cette liste fake news, voyages sur Mars ou remplacement de l’homme par la machine pour que ma passion continue pour les start-up et l’innovation technologique se transforme en léger cauchemar. Il me semble en effet que plus l’on parle d’innovation et moins on innove réellement.
Quand j’explique mon scepticisme à tout interlocuteur, celuici commence en général par mentionner le remplacement de la caissière de la Migros par une machine. Je lui rétorque qu’il me semble que c’est nous, acheteurs, qui avons remplacé la caissière. Si les médias ont relayé en 2011 l’annonce de Foxconn qui voulait installer un million de robots en trois ans, menaçant à terme les 1,2 million d’employés, une recherche en ligne indique aujourd’hui qu’elle a une capacité à installer dix mille robots par an, sans diminuer le nombre d’employés. La Silicon Valley, ayant été à l’origine des innovations majeures de ces cinquante dernières années, est scrutée plus attentivement. Bien sûr les GAFAs représentent une réelle menace: les deux A (Apple et Amazon) deviennent le supermarché du monde alors que G (Google) et F (Facebook) les soutiennent à force de publicités basées sur des données que nous avons bien voulu leur donner, les mettant en situation de quasimonopole. Vous avez bien lu: supermarché, publicité. C’est ce qu’on appelle des innovations majeures?
Et que dire du capital-risque mondialisé? Softbank vient d’annoncer le lancement d’un fonds de cent milliards de dollars, de loin le plus grand jamais constitué. Dans les deux derniers mois, dix start-up actives dans l’internet (dont Dropbox et Spotify) ont annoncé leur intention d’aller en bourse. Les chiffres donnent le vertige: elles ont réalisé dix milliards de revenus et deux milliards de pertes au total en 2017, grâce à quatre milliards de fonds levés depuis leur création. Le capital-risque est devenu une machine infernale qui, comme la Chine et les GAFAs, semble inarrêtable. Mais le capital-risque qui finançait en 1976 Genentech et Apple avec quelques millions finance aujourd’hui massivement l’ubérisation du monde, nouveau supermarché global, et de moins en moins la deeptech. Je vois dans ces tendances une mondialisation accélérée, mais peu d’innovations majeures.
Quand je pense aux innovations de demain, je pense à la fusion nucléaire qui résoudra nos problèmes énergétiques, à la recherche sur le sida ou le cancer qui nous débarrassera de ces fléaux comme nous avons pu nous débarrasser des maladies précédentes, je pense à des solutions de rupture pour l’eau, l’alimentation, la mobilité. Tom Perkins, grand capital-risqueur de la Silicon Valley, pensait que les innovations de notre temps reposaient sur trois inventions majeures: la machine à vapeur, l’électricité et surtout le transistor, qui a rendu possible toutes les technologies qui semblent nous menacer aujourd’hui. Mais où est la prochaine invention? Je me reconnais dans la phrase de Peter Thiel: «Nous voulions des voitures volantes; à la place, nous avons eu cent quarante caractères».
Ne vous méprenez pas: l’innovation a été exceptionnelle au XXe siècle et les développements continuent. En biotechnologie, la technologie CrisprCAS9 est aussi prometteuse que la révolution génétique des années 1970. Trois start-up, Crispr Therapeutics, Intellia Therapeutics et Editas Medicine sont entrées en bourse en 2016 et promettent de soigner dix mille maladies. Aujourd’hui ces trois sociétés représentent toutefois moins de septante millions de dollars de revenus et plus de deux cents millions de pertes en 2017. Nous n’avons pas pour autant encore de thérapie génique ni de médecine personnalisée. L’Alphago de Google a battu le meilleur joueur de go; les méchantes langues disent que ce n’est que la plus grande puissance de calcul et le plus grand stockage de données des ordinateurs qui a permis pareille performance, mais aucune invention ni intelligence particulière.
Dans un contexte plus complexe, la machine ne se mesure pas à l’humain. Que va réellement nous apporter la multiplication du big data? Les promesses des uns aux politiciens et des autres aux actionnaires, amplifiées par les médias, sont parfois une insulte à l’intelligence: pourquoi parasiter l’esprit humain de promesses d’innovations (virtuelles) parfois plus abracadabrantesques les unes que les autres et au final décevantes quand le monde réel est suffisamment complexe et passionnant?
Hervé Lebret
